A cause de la télé les jeunes des cités n’osent plus sortir , texte publié dans la revue Mill feuilles par chemin
4/9/2008
Une chaleur diffuse et bienfaisante… Une certaine lassitude… On doit être entre les midis… (Tiens ça sent la lavande)… Les volets sont fermés à moitié… La cuisine… Rose… (Maman prépare le thé. J’ai trop mangé. C’était quoi déjà?)… Edith Piaf… C’est la radio… C’est une belle journée… L’Algérie… Et je vais me coucher… (Mon père lit le journal)… Je vois la vie en rooooose… Le bonheur… La sonnette retentit… çi sûrement Lucien. Khalis mon fils va ouvrir s’il ti plait… C’était Lucien… Lucien est gendarme… Gendarme… Noir et blanc… Quand il me prend dans ses bras… Il avance dans la cuisine… Bonjour… Comment vas-tu? … Hamdoulila… La besse?… La besse chouïa ma ptite dame, la besse chouïa… Des rires… (Il est marrant Lucien)… Le thé n’est pas encore prêt… Et ça me fait quelque chooooose… Un ptit virre di rouge en attendant?… Quel charmant accent vraiment… Il sent bon le soleil… Oui il fait chaud aujourd’hui… (Mon père…)… Ha Marseille… Leurs moustaches… Bien être… Pas trop di travail en ce moment?… Le soleil… Qu’il me parle tout bas… Vous savez bien que Trappes est la ville la plus tranquille du monde… Des sourires… Et les études gamins?… (Ça se passe bien monsieur)… Lucien… Pas de monsieur… Pas de monsieur… Monsieur… Le thé… (Mon père…)… Une raclée à la belote ce soir?… Chez Fernand… Son vélo… Pas de proublème… La chaleur… L’heure de partir… Leurs vélos posés devant… Des jeunes assis dans l’entrée… A L’ombre… Leurs regards… Lucien part de son côté en sifflant… Il me dit des mots d’amour… Des mots de tous les jours… (Mon père part du sien… mon père…)… avant de disparaître dans les méandres oniriques.
Ce n’était qu’un rêve. Qu’en restait-il déjà? Des lambeaux informes de perception, un arrière goût d’un mélancolique paradis, un embryon de larme.
Khalis ne voulait pas émerger de ce monde, il ne voulait pas comprendre, analyser, poser les pieds sur cette terre si froide. Son portable se mit à sonner: Allaaaaaaah… L’appel à la prière. Tout revint d’un coup: son court séjour en Algérie, le film en noir et blanc qui se passait à Marseille, la lapidation du fourgon de police… Par contre Edith Piaf… Et cette obsession sur la mort de son père. Cette image où il partait en vélo à l’usine, pour la dernière fois. C’était il y a si longtemps. C’était hier. C’est encore demain. Le chaos s’était quelque peu dissipé, il était temps de se lever, après avoir remercié Dieu pour ces quelques instants de bonheur virtuel.
Zarma zarma… Anissa, sa mère, était dans la cuisine, discutant avec sa cousine. Une cassette tournait dans le vieux lecteur. Salaam aleikoum. Aleikoum salaam. T’as bien dormi fils? Oui et toi? Il l’embrassa tendrement avant d’aller dans la salle de bain pour y faire ses ablutions. Anissa vouait un véritable culte à son fils, le seul que Dieu avait bien voulu lui donner. Son mari était parti trop tôt et il lui ressemblait tellement. Khalis était l’espoir.
Une fois les ablutions terminées, il retourna dans sa chambre, sortit le tapis de prière avec une petite boussole à son extrémité de sous son lit, le déroula, le dirigea vers l’est et se mit en position. Il faudrait une fois de plus lutter contre le diable; la djihad. La prière commença. Au bout de quelques secondes, les images commencèrent à fuser. Toute sa souffrance explosait en lui. Il se sentait bien et honteux à la fois. Bien d’être avec Dieu. Honteux de toutes ces images tantôt violentes, tantôt érotiques qui jaillissaient de ses ténèbres. Il pria trois fois de suite pour prendre de l’avance sur les autres prières de la journée, qu’il ne pourrait faire parce que la fac ne permet pas ce genre d’excentricités.
Le regard perdu sur le béton de sa cité et sur le froid de l’hiver qui se jette sur la fenêtre de leur bloc, il avalait sans conviction ses céréales au chocolat. Il tentait de chasser la peur qui lui pénétrait l’estomac. (Ce monde ne veut pas de nous.) Il invoqua Dieu une fois de plus pour qu’Il lui donnât la force. Il lava son bol et sa cuillère comme tous les jours et alla s’habiller chaudement pour affronter l’hiver nucléaire.
Son sac sur le dos, il prit une grande inspiration avant de sortir de son immeuble. Ce matin là, Khalis traversa son univers avec le regard d’un autre: La cité des fleurs… Comment des fleurs pourraient-elles pousser ici? Il y en avait pourtant eu, avant que le mot «cité » ne se charge de sens péjoratif, avant que tout ce béton ne transforme ses habitants en asociaux. Un lieu isolé du monde civilisé. Un microcosme de Tchernobyl hanté par des morts-vivants dont les veines sont remplies de drogues, de vampires assoiffés de violence, de loups-garous lubriques, de monstres anonymes, et tellement d’autres dont tout le monde se fout; comme Khalis. Du béton pour éviter la contamination radioactive. Enfermer ces dieux étranges issus de caduques mythologies; les laisser se venger sur ces pauvres âmes, les posséder, sacrifiés sur l’autel du capitalisme; refermer sur eux la boite de Pandore. Tant que le diable est là, il n’est pas ailleurs, empêchons-le de sortir! Mais la boite est trop petite, le cancer se propage de plus en plus. L’enfer gagne en puissance et sera bientôt incontrôlable. La peur s’immisce dans tous les foyers via la télévision qui amplifie, démultiplie et dramatise pour rentabiliser ce fléau récupéré par la politique, le commerce, l’art. A croire que quarante ans de paix ça pèse sur les nerfs.
Le froid, le silence, la menace permanente, des rues désertes, un paysage en noir et blanc qui appelle le sang et nie la vie. Quelques tags en guise d’espoir. Des snipers d’infortune derrière les fenêtres?
C’était ça la banlieue pour le monde civilisé. Un repère de barbares. (De barbares…) Khalis réfléchit sur ce mot. Étaient-ce les Grecs ou les Romains qui l’avaient inventé pour désigner ces peuples dont ils ne comprenaient pas la langue? Eux, on les appelle les «Wech-wech ». C’était pareil. L’occupation romaine en Gaule avait donné le Français… Khalis resta quelques instants suspendu à cet idéal qui avait pour nom: métissage.
Et puis il vit son monde avec ses yeux à lui, bleus comme l’espoir: un nouveau langage naissait dans ce lieu isolé comme pour hurler cette enrichissante différence. Une nouvelle identité. Un nouveau peuple. L’avenir. Dans le ventre de la France, le chaos de la maternité et un enfant non désiré qui voulait déjà sortir et respirer et hurler son existence. Trop tard pour les regrets, trop tard pour l’avortement. Inch’Allah la démocratie. En attendant, c’était un monde en pleine Histoire qui émergeait. Des personnages en pleine crise d’identité et même d’adolescence. Un monde qui ne cesserait jamais de fasciner et de terrifier par sa laideur et sa splendeur, sa richesse, sa pauvreté, sa complexité, son dynamisme. C’était l’Histoire dans la non-Histoire.
Khalis aurait voulu figer ses pensées que déjà éparpillait le Léthé, mais il lui fallait encore traverser le Styx.
Le métro parisien… Un trafic quotidien de milliers d’âmes. Des milliers de visages blêmes, angoissés, nerveux ou déconnectés. Il faut payer son obole à un Charon automatisé, attendre son tour et se noyer dans ses eaux noires et ses contemporains. Combien ont suffisamment peur pour avoir une arme sur eux? Qui est un ennemi potentiel? Ambiance sombre et sale où règne l’inquiétude. L’âme y fait des efforts désespérés pour quitter son corps. On s’évade. L’esprit ne peut rester dans un tel lieu. Parfois, l’esprit part et ne revient jamais. Qu’est-ce qu’il a ce grand type chauve à écarquiller les yeux et à sourire bêtement? Et cette femme qui baisse les yeux, quels supplices a-t-elle enduré sur ce seuil pour avoir autant envie de trembler? Et ce vieux au visage écœuré et épuisé que fait-il ici à sept heures du matin à chercher un regard un peu trop insistant ou trop fuyant pour être honnête? Khalis regardait par la fenêtre comme à son habitude. Se tourner vers le néant, s’ignorer soi-même pour être ignoré par les autres, compter les stations, parfois, regarder les gens menacés pour raccrocher avec l’extérieur, les compter pour se rassurer sur le monde et essayer de deviner leurs pensées, pour se distraire. (Ce monde ne veut pas de nous…). Il pensa à sa famille, sa grande famille. Lui était fils unique par la force des choses. Fallait-il encore faire des enfants? Khalis se souvint de ses lectures concernant la fin du monde. (Est-ce que le soleil s’est levé à l’ouest ce matin?) Le jugement dernier… L’ultime quiétude; la fin du chaos. Il n’y avait pas de miracle en vue. Il devait donc rester encore un peu de temps. Prochaine station: Elysion. L’arrivée enfin.
La faculté de sciences humaines. Khalis retrouva son angoisse. Il pénétra à l’intérieur du bâtiment. À l’entrée, de futurs enseignants fumaient leur cigarette du matin et buvaient leur café, histoire d’avoir une bonne haleine pour la journée. À l’intérieur, c’était la meilleure image que pouvait donner la démocratie: des couleurs partout, sur les murs, sur les poubelles et sur les gens. Une population mondiale. Des parisiens bien sûr, ce qui signifiait déjà des blancs, des noirs, des jaunes, des rouges, des bleus… Et puis d’autres venus d’Espagne, d’Allemagne, d’Italie, de Pologne, d’Angleterre, de Croatie, de toute l’Europe. Et d’autres encore venus d’Afrique, des anciennes colonies cherchant dans la métropole à perfectionner leur savoir et à découvrir cette puissance mondiale qui les avait dominés, asservis. Khalis restait fasciné par cette improbable diversité. Il regardait avec délice cette espèce de néo-punk avec une crête incroyable sur sa tête et probablement une grand potentiel à l’intérieur, ces jeunes filles excentriques qui ne ressemblaient à rien d’autre qu’à elles-même avec leur look néo-hippy. Une large majorité de filles aux visages angéliques ou démoniaques, pour tous les goûts. Khalis ne s’imaginait pas le Paradis autrement, avec un peu plus de nature peut-être. Ici le diable avait trouvé sa juste place: dans les chiottes où au milieu de graffitis à peine pubères on pouvait voir de la publicité pour l’extrême droite. Aucune contrainte, Khalis était libre de venir en cours ou de sécher. Partout résonnaient les mots: liberté, égalité, fraternité.
Il se dirigea vers le distributeur de boissons et y inséra quatre vingt centimes d’€uros, puis il alla s’asseoir sur un banc attendre Catherine, comme d’habitude. Il regardait sans cesse l’heure sur son portable. Le suspense devenait insoutenable. Catherine arriva enfin, resplendissante même avec la tête dans le cul. Elle s’approcha, l’embrassa et alluma la clope du matin.
- C’est si stressant que ça de m’embrasser? Lui dit-il avec un sourire au coin des lèvres.
- Il me faut pas grand chose pour avoir un orgasme, du moment que ça vient de toi.
Ils se regardèrent avec un sourire complice. Il l’aimait. Ça lui était tombé dessus comme ça, un accident bête. Elle s’était mise à côté de lui en cours, un de ces cours sans intérêt où on cherche pendant un semestre comment ce prof avait pu se passionner pour cette matière, plutôt que d’écouter son cours. C’était comme ça qu’elle l’avait abordé. Elle ne pouvait jamais s’empêcher de parler, même pas pendant son sommeil. La timidité du jeune homme l’avait touchée, sa beauté si simple aussi, ce qu’on appelle la grâce; il lui fallut quelques semaines avant de s’en rendre compte. Khalis avait essayé de la fuir, elle et ce qu’il avait ressenti dès que son parfum eût pénétré ses récepteurs olfactifs et ressuscité de vieux souvenirs, un vague bien-être. Il ne voulait pas. Seulement, sa beauté éclatante, son assurance, son charisme, son charme quoi! cette parfaite harmonie entre ces deux corps, cette façon de le regarder quelques secondes sans pouvoir rien dire, elle! Ce besoin d’amour qui soupirait de son âme l’avait fait céder: il n’avait rien trouvé de moins poétique que de lui prendre sa main, le lexique étant toujours ridicule et inapproprié pour rendre cette chaleur qu’on doit communiquer. Ça lui vaudrait sans doute un infini séjour en enfer. Mais Dieu peut-il condamner l’amour?
- Pas trop tendu pour ton exposé?
Catherine savait que les exposés étaient une véritable torture pour lui, qu’il détestait s’afficher et qu’il manquait cruellement d’assurance. Elle se disait que cela devait être du au manque de sexe, et, plus généralement, au manque de conquêtes.
- Non… non, ça va.
Il ne mentit pas par orgueil. Il le fit à la fois pour ne pas l’inquiéter mais surtout pour s’auto persuader. Elle le savait très bien. Tout trahissait l’angoisse chez lui: son regard plus bas que d’habitude, son visage tiré, son poing serré et sa jambe droite qui frétillait sans même qu’il s’en rendît compte.
Il regarda une fois encore l’heure sur son portable, il était temps de monter en cours. Il termina sa boisson et la jeta dans une grande poubelle bleue. Il prit Catherine par la main, comme un collégien, et ils se dirigèrent vers l’escalier, lui priant secrètement pour qu’elle se convertisse à l’Islam, elle se demandant comment lui avouer qu’elle était juive…
Catégorie :
Mes oeuvres
Big bang, publié dans "Les Hésitations d'une mouche"
2/9/2008
- Et Binbin ? Elle est où Binbin ?
- (Morte depuis au moins quarante ans…) Elle est dans la cuisine… Elle prépare à manger… (Dire qu’elle me reconnaît même pas !)
- Il faut que j’aille à la Poste retirer des sous.
- Pas la peine. Tu n’en as plus besoin maintenant.
- Ben si ! Comme ça je pourrai donner son dimanche à Michaël, et à Céline aussi.
Cécile, pas Céline. De vieilles pensées habituelles, presque de vieilles obsessions, voilà tout ce qu’il te reste à toi qui as fait de moi ce que je suis. Tu m’as tout appris : sais-tu encore ce qu’est un médecin, cet étrange insecte que je revois dans le creux de ta vieille main ? Sais-tu encore qui était ce Jésus que tu vénérais presque autant que moi ? Te souviens-tu encore de la légende de la sainte vraie croix de Douchy ? Te souviens-tu des visages de ces soldats allemands qui ont envahi jusqu’à ta maison et de toutes ces histoires d’une guerre que j’ai mis des années à comprendre ?
Parfois, je sombre dans le pathétique et me dis que tu as de la chance de te vider ainsi avant de mourir en douceur, sans comprendre, comme une fleur se fane ; c’est peut-être une suprême récompense offerte par ton Dieu : la purification absolue de tout péché, de toute passion, de toute souffrance.
Mais d’autres fois je me dis que c’est une malédiction de sortir ainsi de la vie, de perdre le contrôle jusqu’à se chier dessus, de perdre sa dignité et son humanité.
Je sombre même, encore, dans l’égoïsme en me réfugiant dans le conditionnel : « Si elle était encore là, tout ça ne serait pas arrivé. »
Mais non. Tu n’es déjà plus là, perdue dans un espace-temps dépourvu de futur et même de présent. Un espace-temps où seul persiste un éphémère passé qui fait office de présent et d’avenir. Un espace-temps où chaque lieu, chaque objet, chaque personne est interchangeable à volonté, une volonté à moitié détruite qui ressemble à un chaos. Pour elle je ne suis rien d’autre qu’un rêve dont elle ne se réveillera jamais malgré mes absurdes efforts à lui parler, à tenter de la raccrocher à la réalité. Pourquoi d’ailleurs ? J’y tiens donc tant que ça à la réalité, moi ? Et si j’y arrivais, comment lui raconter qu’entre-temps je me suis mis à fumer, à boire– sans doute pour combler le vide d’ailleurs, c’est dire son importance ! -, qu’à vingt-cinq ans je ne suis pas marié et je n’ai pas de travail. Comment lui dire que son cher cousin est mort, que ses deux fils l’ont abandonné, considérant sans doute que ce vieux bout de viande pourrissant et vide n’a plus aucun intérêt – peut-être ont-ils raison mais mon entêtement, aussi absurde soit-il, prouve mon amour, ma fidélité, et, surtout, mon total désintéressement ; ou peut-être simplement mon orgueil -, que sa maison est une ruine inhabitable qui ne lui appartient même plus ? Non, je crois qu’il s’agit réellement d’une bénédiction, mais j’attends malgré tout sa mort avec impatience et appréhension. J’aimerais être libéré une fois pour toutes de cette souffrance, de ce passé et de cette épée perpétuellement sur ma tête ; chaque sonnerie de téléphone inattendue est pour moi l’annonce de cette double suprême libération, et cela durera probablement encore d’autres années…
- Tiens ! On a d’la visite Maria ? Bonjour ! Vous êtes son petit-fils ?
- (Non, non, je suis son mari !) Bonjour. Oui, je suis son petit-fils.
- Ah ? C’est bien ça. On vient rendre visite à sa mamie alors ?
- (Non, je suis venu lui extorquer de l’argent !) Ben oui, comme vous voyez.
- Ah ? C’est bien ça, c’est bien ! Regarde Maria c’est ton ptit garçon ! Dis bonjour ! T’es contente ? T’en as pas souvent de la visite, hein ?
- … ben oui !
Tu parles ! Elle m’a appelé Jean ! Pourquoi faut-il toujours qu’une ******** d’aide-soignante – bien que la plupart fassent leur boulot tout en respectant notre intimité – se pointe au beau milieu de mon pèlerinage et hurle banalités et conneries à te provoquer un infarctus de peur ou de consternation ?
- Elle est sage votre mamie ! Elle a une grande langue mais elle est sage ! Ca devait être une femme bien, hein ?
- (C’est l’hospice qui se fout de la charité, là !) Oui, c’est rien de le dire.
- Et elle chante bien en plus ! Tous les dimanches à la chorale et à la messe, elle chante l’Ave Maria ! C’est marrant qu’elle le sait encore par cœur, hein ?
- (Ouais bof : elle s’appelle Maria, elle est catholique pratiquante avec une foi presque inhumaine et ce psaume est un très bon résumé de sa vie et de sa personnalité.) Oui, c’est vrai.
- Hein oui que tu chantes bien Mamie ?
- Oui… mais il faut que j’aille chez Marc chercher ses pommes. Il m’en a encore parlé ce matin. Il est solent celui-là avec ses pommes. Moi aussi j’en ai des pommes…
Lui il est mort il y a quatre ans, seul, d’une hémorragie interne… Sa réalité est tellement idéale comparé à la mienne. A croire que tout son univers a été détruit et qu’elle y est restée coincée malgré tout. C’est peut-être ça vaincre la mort.
- Elle est un peu à l’ouest mais elle est gentille, hein ?
- … (J’ai du mal à croire qu’elle le fait pas exprès !)
- Vous voulez peut-être lui donner à manger à ma place ? Mais attention, hein ? si elle veut pas manger il faut la forcer hein ?
- Euh… (Ouais, t’as gagné. Tout ce que tu veux pourvu que tu disparaisses, hein ?) D’accord, je m’en occupe. Bonne continuation !
- Merci. Au revoir. Et n’oubliez pas : il faut qu’elle mange !
Et voilà comment se faire refiler la sale besogne. Moi qui ai pris le biberon dans ses bras jusqu’à cinq ans, je me retrouve à lui faire avaler une infâme bouillie avec obligation de crier et de lui enfourner la cuillère dans la bouche en cas de refus d’obtempérer. Jamais je ne pourrai faire une chose pareille : le respect qu’elle m’a inculqué et qu’elle continue de m’inspirer dans cet état me l’interdit strictement.
- Et Maria ? T’as des nouvelles de Maria ?
- (Décidément, il n’y a que les morts qui l’intéressent…) Elle a dit qu’elle viendrait la semaine prochaine. (Pas de mauvaise «nouvelle », laissons son monde intact. Même si d’ici demain elle aurait ressuscité tout le monde…) Allez mange ! Sinon la mégère va revenir !
Je me rends compte qu’elle n’a pas fini de m’instruire. Cet état impose un retour sur soi-même. C’est incroyable ce que la vie doit à la mort. La mort est un incroyable stimulant pour la vie. L’image de la mort nous pousse à vivre plus intensément. La souffrance et le dégoût qu’elle nous inspire nous amènent à la dérision et au plaisir. C’est Hadès qui a inventé l’humour et qui est le vrai père de Dionysos.
Alors qu’elle se vide de pensées, moi je m’en remplis tellement que mes méditations débordent sur ces pages. Sa mort lente prend un sens ; sa mort devient vie, elle fait exploser la vie. Dans cette pièce tellement impersonnelle et vide, je suis le réceptacle de ce big bang. Je suis face à la réalité de la vie, de la mort, de la conscience, de la religion, de l’amour, de la fidélité et je n’en perds pas une miette, comme tu m’as appris à le faire. A travers toi, c’est un Dieu auquel j’ai encore du mal à croire qui me parle dans un langage que seuls les poètes et les prophètes peuvent entendre.
Dire que cette aide-soignante impudique ne verra jamais en toi qu’une vieille mamie qui a perdu la tête et dont l’incontinence lui donne plus de sale boulot que les autres…
- Il faut demander à André et à Michel de venir retaper la maison pour Michaël. Il faut refaire l’isolation, réparer les portes et les fenêtres. Il faut pas qu’ils oublient l’électricité et le tout-à-l’égout aussi. Comme ça, il pourra venir habiter là avec sa femme et ses enfants pourront jouer dans le jardin. Il pourra même avoir des bêtes s’il veut. Et puis il aura des fruits et des légumes frais pour sa famille. Mais il faudra s’occuper du jardin. C’est sa femme qui s’en occupera, je pense. Et puis Michel il abattra l’arbre à côté de la maison et il enlèvera la grille. Comme ça il pourra lui construire un garage, il pourra y ranger sa voiture. Je sais que Michel il y arrivera, c’est un bricoleur, pas comme Michaël ho lala. Non lui c’est un littéraire. Et André je sais pas s’il aura la patience… Si, pour Michaël il le fera, je pense. Pour Michaël il a toujours été patient…
Chaque mot est un coup de poignard dans un cœur déjà fragile. Elle s’est littéralement désincarnée devant mes yeux ruisselants et brûlants. Elle n’a même plus conscience d’être vivante. Elle se croit morte et exhibe à un interlocuteur imaginaire, peut-être elle-même d’ailleurs, ses rêves post mortem.
Je suis le centre de ce rêve nécessairement obsessionnel puisque survivant à cette implacable autodestruction.
Voilà ce qu’elle rêvait secrètement pour après sa mort… Un rêve où tout me revient. Comme si depuis longtemps, elle avait su que je serai le dernier auprès d’elle. Elle avait placé tous ses espoirs en moi, tous ses rêves.
Quelle douleur que ce contraste ! Mon père ne me parle plus parce que je lui ai reproché sa non attitude envers toi, et mon oncle ne me parle plus à cause d’une femme, d’un monstre mythomane qui a éloigné tous ceux qui l’aimait afin de le garder pour elle seule, et ta maison, notre maison appartient à une tutrice qui gère tous tes biens…
Quelle douleur de se savoir ainsi aimé par quelqu’un qui n’existe déjà plus.
Et quelle douleur d’avoir été si indigne de tes rêves. Quelle douleur de ne pas avoir de femme pour s’occuper du jardin, de ne pas avoir d’enfant pour y jouer, de ne pas avoir de voiture à «ranger » dans le garage, de ne pas même avoir de copine, de maison ou de travail.
Toutes ces douleurs me traversent comme autant de lames et font chavirer mon âme. Je ne veux pas lui montrer mon visage déformé. Je ne peux pas rester. Je ne peux pas partir et laisser au néant les plus belles paroles qu’il me sera jamais permis d’entendre, la plus belle preuve d’amour qu’on puisse me donner. Et je ne peux pas laisser cette beauté et cet amour sombrer dans l’oubli, alors que bientôt, même le langage aura disparu de ce corps inutile.
Je pense encore à cette aide-soignante et à certains lecteurs qui resteront insensibles à tout cela, et ce malgré tous mes efforts. Je ne sais si je dois les plaindre de passer à côté de tant de beauté et d’ignorer ce que peut être un amour si intense, ou les envier d’échapper à toutes ces souffrances qui forgent les poètes et les prophètes. Je crois simplement qu’ils ne sont ni à plaindre ni à envier. Nous sommes simplement différents. Moi je suis un fou qui aspire à la grandeur et à la transcendance, je serai personnage historique ou poète maudit voué à la misère et à l’oubli pendant qu’eux seront aides-soignants, ouvriers ou employés de bureau, ancrés dans une réalité toute matérielle et toute simple. Ils feront vivre le monde pendant que j’essaierai de le faire avancer afin de transcender les rêves de ma grand-mère et de la porter à travers moi jusqu’aux étoiles…
Catégorie :
Mes oeuvres